Les champignons peuvent apparaître à un amateur peu averti comme des fantaisistes absolus qui poussent quand bon leur semble et là où ils veulent ; il n’est pas besoin d’une très longue pratique de la cueillette pour se rendre compte qu’il existe des "coins" à Girolles, à Cèpes, à Trompettes des morts, etc., observation fort utile mais qui n’explique rien.

 

Des réflexions plus attentives ont amené les mycologues à préciser les raisons qui font qu’un champignon pousse –ou ne pousse pas- ici ou là sans pour autant avoir percé tous ses secrets.

- La première est la nature du sol. En simplifiant beaucoup : il est calcaire ou siliceux.
- La seconde sera le biotope, le cortège végétal : vous êtes dans un pré, un chemin, une forêt, en plaine ou en montagne.
- Le temps qu’il fait – encore bien plus celui qu’il a fait les semaines ou mois précédents - , l’humidité ou la sécheresse, la froidure ou la chaleur, ces derniers éléments liés pour une large part à la saison, tous ces facteurs formeront le troisième groupe de déterminants.

Donc, en premier lieu, connaître la nature du sol. S’il est calcaire, les espèces qui s’y plaisent sont dites calcicoles et on ne les trouve pas, ou rarement en Sologne : par exemple le Tricholome de la Saint-Georges (Calocybe gambosa) ou la Truffe (Tuber melanosporum) – la présence de chênes en Sologne ne suffit pas pour qu’elle s’y installe -, le Bolet satan (Boletus satanas) rarissime, l’Amanite printanière (Amanita verna), plus satanique que le précédent, l’Amanite solitaire (Amanita strobilaformis), bonne comestible, ne se plaisent pas chez nous. Mais ce serait trop simple si chaque espèce était exclusive d’un type de sol. En Sologne, les Pieds de mouton (Hydnum repandum), les Rhodopaxilles nus ou Pieds bleus (Lepista nuda), les Trompettes des morts (Craterellus cornicopioides), les Rosés des prés (Agaricus campestris) qui, pourtant, préfèrent le calcaire, montrent qu’ils sont adaptables puisqu’ils fraternisent avec les espèces qui aiment le sable, celles qu’on dit silicicoles et donc calcifuges, telles que l’Amanite vireuse (Amanita virosa), une tueuse, le Bolet amer (Tylopilus felleus)dont un seul exemplaire gâte tout un plat de bons cèpes, la Lépiote élevée (Macrolepiota procera), la Pezize orangée (Aleuria aurantia), la Russule verdoyante (Russula virescens), l’Amanite des Césars (Amanita caesarea). Si ces deux dernières espèces sont peu présentes en Sologne, c’est qu’en plus d’un sol sableux, elles ont aussi besoin d’une bonne dose de soleil. L’adaptabilité explique ces intrusions. Les apports d’amendements, de chaux agricole, l’empierrement des chemins avec des graviers calcaires peuvent aussi y avoir leur part.

L’influence du biotope est si évidente qu’elle ne pose pas de problème : les Rosés (Agaricus), les Coulemelles (Lepiota), les Marasmes (Marasmus) dans les prairies, sur les talus des routes, Cèpes et Girolles dans les forêts. A y regarder de plus près, c’est le mode d’alimentation des champignons qui est en cause. Les saprophytes, ceux qui exploitent l’humus du sol, se trouvent en plaine mais encore plus dans les sous-bois dont la couche humifère est constamment réalimentée par le renouvellement des feuilles. Les mycorhiziens, eux, vivent en symbiose avec un arbre, échangeant des nutriments par les points de jonction des filaments du mycélium et les radicelles. Donc ils sont essentiellement forestiers. Restent les parasites (Polypores, Amadouviers, Langue de bœuf, Armillaires…) qui, eux non plus, ne sauraient se passer des arbres, même si le résultat est parfois la mort de leurs hôtes. On comprend mieux pourquoi la forêt est le domaine de prédilection des champignons.

Les influences de la saison, de la température et de la pluviosité sont indiscutées mais ce n’est pas pour autant que leur part respective soit mesurée. Le cycle d’alternance des périodes de froid et d’humidité nécessaires à l’apparition printanière des Morilles est assez bien connu, mais c’est l’un des seuls. Dans la période estivale, il semble qu’un choc – période humide importante après une sécheresse par exemple – soit plus favorable à la pousse qu’une pluviosité modérée prolongée. On aurait pu craindre que la canicule de 2003 ait durement fait souffrir les mycéliums ; les premières poussées de champignons de 2004 montrent qu’il n’en a rien été mais sans être au diapason des floraisons et fructifications exceptionnelles des arbres sauvages ou cultivés. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied sur ces thèmes qui vont conduire lentement à la maîtrise de la culture des espèces sauvages. Mais, comme l’a conclu le Directeur d’une station INRA spécialisée à la fin d’une interview : "Quand nous saurons faire cela, est-ce que nous n’aurons pas aussi perdu quelque chose ? ".

Raymond Aucante